Un jumelage réjouissant

Certains tirent leur gloire des livres qu’ils ont écrit, d’autres des livres qu’ils ont lu (Borges). La gloire ou le mérite de certains hommes est de bien écrire, et de quelques autres c’est de n’écrire pas (Jean De La Bruyère). Certains artistes font fort bien de se retirer, ou plutôt d’accepter de cesser de produire. S'il s’agit de chanteurs,  ils peuvent continuer de chanter leur chanson. Lesquelles leurs ont fait gagner une petite éternité. On aimerait peut-être qu’ils nous proposent (aussi, encore) autres choses, mais ce qu’ils ont réalisés nous satisfait. Et si la prestation est bonne, au final, nous ne demandons pas mieux. D’autres persévèrent. Plus que leur égo, leur existence le réclame. Une nécessité et qu’importe s’ils pressentent (ou pas) la flétrissure de leurs facultés créatives. Curieux, nous attendons. Les attendons. Impatients. Anxieux, également. Comment  pas l’être pas ? Alors ? La déception est au rendez-vous... Oui, une nouvelle fois... Mais comme nous les aimons nous leur pardonnons. Nous leur pardonnons car nous les aimons pour les avoir tant aimés. Sur le tarissement de leur inspiration, la quête inféconde de nouveaux hymnes, nos regards resteront bienveillants. Sur, leur non renoncement pathétique. Adjectif, que jamais nous daignerons apposer à nos idoles .

Mais il y a aussi ceux qui continuent et parviennent à se renouveler.

Passons des musiques au spectacle, et plus précisément au One Man Show. Daniel Villanova, il n’est pas inhabituel de le croiser à Sète. Depuis quelques années, il y est chez lui, avec sa femme, Carmen. Heureux. Nouvelle terre, nouveau terreau, nouveau spectacle. Ceux qui le connaissent trouveront évidemment des similitudes avec ses représentations précédentes. N’empêche qu’il y a du neuf. Ce qu’il excelle à réaliser : narrer des histoires qui paraissent d’autant plus vraisemblables qu’elles sont exubérantes. L’art du caricaturiste : user de l’exagération comme principal vecteur d’authenticité. Son spectacle a, vous l’aurez compris, pour terrain de jeu l’île singulière qui n’est pas la pire place pour un homme friand de la sève pittoresque et dont le métier est d’en récolter le nectar pour  bâtir ses histoires . Ici : une semaine de vacance racontée par Lucette. Personnage emblématique que la providence a entouré de connaissances, de parents, joliment "chtarbés". Elle en fait son miel. Nous aussi. Ainsi , quelques « vedettes » de Bourougnan évoquées par notre charmante narratrice à la langue bien pendue et aux hilarants éclats de rires mal étouffés ( au contraire, le ravalement distingué rappelant quelque peu le grand Serrault dans la cage aux folles ou illustrant la typique mise en scène de soi, consolidée par des années de pratiques , et dont l’auto érection en figure locale constitue le dessein à peine voilé , est nettement plus sonore – et communicatif - qu’un gloussement ordinaire ) sont mêlés aux rencontres d’autres drôles d’oiseaux, les sétois. Ce va et vient entre les cas extraordinaires de la ville réelle, et ceux communs de la cité imaginaire est le fil de ce spectacle. Une fois terminé, personne ne consentira à remettre en question le jumelage entre les deux. Autre point commun des deux communes : une langue atypique. Lucette témoigne de cette idiosyncrasie « A kolenta, les candidats sétois, sont les seuls qu’il a fallu sous titrer ! » dit-elle avant de s’esclaffer. Plus loin, installée en terrasse, elle ne peut faire autrement que de tendre l’oreille à la conversation de deux vieux amoureux. Juliette demande à Roméo ce qu’il souhaite pour son anniversaire. Ce dernier, nullement tempéré par les ans, se jette à l’eau : qu’elle le mène dans un endroit où il ne serait jamais allé. Du tac au tac, l’épouse propose la cuisine. Un à zéro pour mémé et un présent qui ne la ruinera pas. Les dialogues au cordeau s’enchaînent à un rythme effréné. Le comique est aussi la possibilité d’aborder des sujets sérieux : la politique a toujours intéressé Daniel Villanova même si ces spectacles ne le sont pas au sens propre du terme. Disons que c’est l’occasion de mettre le doigt là où ça picote : « les hommes politiques de gauche, c’est comme les prostitués, ça change de trottoir mais jamais de parti », affirme-t-il par la voix de sa conteuse. Outre son talent exceptionnel de mime, d’imitateur, il possède cette intelligence d’ éclairer des pans d’actualité par le biais de ceux dont la duperie aurait paru la seule réaction . L’insoupçonnée lucidité de ses personnages- fugace sagesse des fous- est aussi drôle qu’elle procure un sentiment de fraternité avec eux. D’abord,  nous les estimons appartenir à un autre monde, un autre temps. Puis nous nous étonnons, drôle et réjouissant : en réalité, pas tant que ça !

J.B.S