Contre un sacré gâchis

Lorsque la flèche de la cathédrale Notre-Dame est tombée, Paris, la France, le monde, précipités dans un diurne cauchemar assistaient, impuissants, à l’impossible … Autour de l’Ile de la Cité évacuée, la foule silencieuse, confondue dans une sorte de recueillement sidéré,  scrutait la fascinante œuvre destructrice des flammes. Que faire ? Rien, hélas. Espérer, prier : que la cathédrale ne s’effondre pas, passer la nuit aux premières loges pour éprouver la mesure de notre faiblesse devant son probable, attendu- bien que redouté - écroulement… Les dégâts furent importants mais pas irréversibles. Le chef de l’Etat avec un empressement puéril   assura aux français que dans un délai de cinq ans Notre-Dame serait plus belle que jamais. Qu’elle nous revienne semblable à ce qu’elle fut ou différente est la seule question qui méritait d’être posée… Plus belle qu’avant, une belle idiotie…

Décidemment nos gouvernants peinent à s’affranchir de ce réflexe publicitaire consubstantiel à une campagne électorale qu’ils continuent à mener même durant leur mandat … Le fait est que l’appel aux dons a fonctionné dans le monde entier et que les patrons des grands groupes ont mis la main à la poche dans une sorte de surenchère, là encore, quelque peu ridicule, indécente . Mais, bon, après tout, même si d’aucuns, et c’est compréhensible , s’insurgent que des sommes colossales soient si facilement débloquées, quand ces mêmes sommes permettraient d’assurer la dignité de vies humaines, on ne peut pas déplorer qu’elles servent à la restauration d’un des monuments les plus emblématiques de  France.

Le Carmel n’est pas,  à Sète ce que  Notre-Dame est à Paris. Le Carmel n’a pas brûlé. Il va (doit) être détruit. Et les sétois qui ont pu depuis deux semaines visiter les lieux (ils le pourront encore dimanche prochain) sont à peu près tous d’accord pour relever l’aberration d’une pareille décision. Plusieurs raisons à cela. La bâtisse d’abord :  érigée entre 1920 et 1923, d’une superficie supérieure à 1000m2, construite en pierres maçonnées avec des toitures  canal, est très belle. Sa forme, en carré, comprenant un cloître composé de voûtes ainsi qu’une chapelle, caractéristiques des couvents de cette époque. Ensuite, ce qui l’entoure : un terrain de plus de 8000 m2, dont 7000m2 d’espaces verts qui comptent des essences méditerranéennes dont certaines  sont  remarquables : oliviers, cèdres, néfliers, amandiers, figuiers, micocouliers,  etc. …

Si ce sont les riverains qui se sont les premiers mobilisés contre sa destruction quiconque franchit la porte du Carmel sera scandalisé d’apprendre qu’un tel lieu, historique, et faisant office de véritable poumon vert dans une ville que l’asphyxie menace parfois , puisse être rasé. Pour quelle raison ? Y mettre autre chose à la place, ni plus ni moins. Quoi donc ? 4 bâtiments avec des parkings de deux étages ;  ce qui signifie la disparition de la flore. Une hérésie, et ce n’est pas seulement parce qu' il s’agit d’un ancien couvent.

Hier, dimanche 5 mai, parmi les farouches et joyeux opposants, on a pu relever la présence de deux figures de l’opposition,  à savoir Sébastien Denaja et François Liberti, tous deux dénonçant l’influence des promoteurs immobiliers dans les choix effectués par la municipalité en matière d’urbanisme. Mais pour le collectif qui avait fait de cette journée une grande fête où mets et boissons furent mis en commun dans un bel esprit de solidarité célébré par l’incontournable et toujours très guilleret la la la Ukulélé  , cette contestation ne doit pas être rattrapée par la chose politique ; ce qui ne l’empêche pas de dénoncer avec vigueur celle menée par le pouvoir en place : bétonnage, mauvais fonctionnement des transports en commun , dégradation des quartiers, et, la destruction du Carmel est pour cela édifiante tout comme le projet de « garage » pour les  bateaux de luxe, le défaut de concertation des habitants dans des prises de décisions radicales, bouleversant le paysage de la ville, et stimulées par les seuls enjeux économiques.

Le recours contentieux devant le tribunal administratif de Montpellier qui a statué le 6 décembre 2018 n’a pas été entendu, mais les riverains peuvent compter sur un soutien de plus en plus massif de la population- la pétition qui circule a déjà obtenu plus de 300 signatures. Il suffit en effet de visiter les lieux pour être naturellement sensible à ce combat, et s’engager aux côtés de ceux qui le mènent depuis le départ. Il y a des bâtiments qu’on s’empresse de vouloir rebâtir parce que l’on n’imagine pas qu’ils puissent cesser de rayonner à l’échelle mondiale , d’autres que les guerres suppriment à jamais de la carte, d’autres encore,  que pour de basses raisons, l’on désire effacer en cachette , afin de les remplacer par les plus triviales des constructions . A Palmyre, par exemple, le  musée,   certains temples ne sont plus que poussière et souvenirs,   cela constitue une vraie tragédie dans l’histoire de l’humanité. Quant à Notre Dame, elle s’en est au final pas trop mal tirée, et renaîtra semblable ou différente, peut-être pas dans cinq ans  , mais un « beau » jour …Quant au Carmel , sans changer de visage , ni que l’on ne touche à son architecture, à ses arbres , il pourrait revêtir d’autres fonctions que son espace et sa structure permettent d’envisager . Les idées ne manquent pas et elles ont d’ailleurs été listées dans un courrier adressé à Stéphane Bern : fusionner une crèche et une maison de retraite, servir de lieu de rencontres, de partage, accueillir des artistes, et profiter de sa restauration pour transmettre des techniques spécifiques…

Non, les idées ne manquent pas, et la seule, inepte, est (serait) de détruire un tel site. Les nouvelles constructions ne font pas défaut  à Sète et ne se distinguent pas spécialement ni par l’originalité, l’audace de leur architecture, ni par leur élégance et leur discrétion, ni par les espaces verts qui les entourent. L’uniformité, l’utilitarisme, le rationalisme, et le minimum syndical en matière d’environnement sont lots communs. Si bâtir ex nihilo de telles constructions est regrettable,  en détruire qui appartiennent au patrimoine apparaît comme inacceptable. La lutte menée par le collectif du Carmel Prévôt d’Augier, de ses espaces verts et de ses accès, se bat avec panache pour  la sauvegarde d’un lieu patrimonial, mais plus encore pointe du doigt la responsabilité des politiques dans les choix cruciaux qui sont opérés en matière d’urbanisme. L’impact de l’architecture d’une ville sur notre existence n’est pas toujours conscientisée mais il  est considérable. Nous sommes, entre autre, le produit changeant, de ce qui nous entoure. Mais ce qui nous entoure peut, et devrait être le fruit de notre volonté. Ainsi , se mobiliser pour ne pas avoir à subir des modifications du paysage imposées par les seuls intérêts financiers, s’apparente à préserver notre liberté de ne pas subir  des modifications qui finiraient par voiler notre regard, affadir nos rêves, lisser nos désirs, altérer nos exigences, par étouffer toutes réactions vis-à-vis de l’injustifiable. Ce qui, pour l’instant, n’est pas le cas.

J.B.S

Cuisine secrète du Languedoc

Cuisine secrète du Languedoc-Roussillon

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