Jean Rouzaud : la magie.

Jusqu'au 31 janvier, la galerie Yves Faurie (12 quai Suquet) montre une série d'œuvres de Jean Rouzaud qui nous quitta il y a deux ans, après une riche carrière artistique rayonnant aux plans national et international. Et le mot magie, au sens propre du terme, s'impose pour ces œuvres singulières.rouflP1010176

 

André Breton, dans ses Ecrits sur l'Art, parlait de l'opération artistique comme d'une opération magique : l'art, par un processus indéfinissable et mystérieux, ne modifie-t-il pas l'état du spectateur ?

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Magique donc l'univers de J. Rouzaud qui interpelle dès l'entrée de la galerie. Un tableau prend, à la lumière naturelle, un relief très particulier : un entrelacs de bandes courbes noires et brunes emprisonne des blancs et verts végétaux.

Et comme l'œuvre respecte les canons picturaux, elle dégage un équilibre et une sérénité étonnants.

Comme pour toutes les œuvres, elle est sans titre, elle laisse ouvertes les portes à la subjectivité du spectateur. Dans le couloir qui suit l'entrée, un meuble rappelle les débuts du peintre avec de petits formats figuratifs où apparaît le clocher de Saint Louis et des paysages où parfois éclatent des couleurs vives.

Tel le rectangle rouge du toit dans une composition sylvestre. Et puis, dès le début des années cinquante, en format moyen, des abstractions très pleines, très colorées.

 En face, une série de toiles aux traits noirs hardis mène à une première salle où de grands tableaux interpellent le visiteur. Sur l'un, à partir d'un centre noir, divergent avec ampleur de grands aplats courbes striés de blanc. Parfois, au sein de courbes brunes, des blancs translucides éclairent des intérieurs. Hardiesse et vigueur des grandes courbes divergentes se retrouvent plus loin et l'élan des traits redressés aux extrémités donne une impression comparable à celle d'une corolle ouverte.

Et s'y ajoute l'ostension d'une vraie splendeur chromatique. Et la magie opère. L'harmonie singulière émeut l'âme du spectateur comme peut le faire un solo de violoncelle ou les musiques planantes de Hans Wessemer. Les couleurs avivées par l'acrylique sont plutôt le domaine de la dernière salle où se déploient de très grands formats où de larges pans de rouges carminés semblent aller au devant du visiteur.rou

Et comme Jean Rouzaud a été aussi un architecte de talent, il joue sur des plans différents donnant, avec le jeu des couleurs, du relief aux tableaux. Les aplats de rouge surgissent de plans sombres qui se juxtaposent. Ainsi d'un trapèze qui semble appartenir à la troisième dimension par le jeu des lignes et d'une ombre portée. Et la dernière œuvre illustre plus le jeu avec les couleurs qu'avec les formes. Un carré rouge au centre semble avancé par rapport au bleu azur et au noir, de part et d'autre.

 Jean Rouzaud a bénéficié de bien des influences, de Soulages aux fresquistes mexicains qu'il connut dans les années 70. Mais l'équilibre, l'harmonie des œuvres ouvrant la porte à l'émotion, c'est singulier. C'est magique.

 P.S. L'exposition est ponctuée par les verticales des hardies sculptures végétales de Jean Llozeras, sculpteur des P.O.

Hervé Le Blanche