Le Crac rend hommage à Noelle Tissier

 Exposition collective de 50 artistes en forme d'hommage à celle qui les a découverts. La tâche d'Hughes Reip était un peu périlleuse : c'est à lui que Noëlle Tissier a confié le commissariat d'une dernière exposition du Crac de Sète, avant de quitter la direction de ce lieu qu'elle a initié, inventé, nourri pendant 20 ans.

 Grande défricheuse de talents, fidèle protectrice des artistes qu'elle accompagne sur le long cours, elle a créé une synergie riche et surprenante entre la kyrielle de plasticiens invités et le public peu à peu familiarisé avec l'approche résolument contemporaine et aventureuse qu'elle a développée. Ainsi, toujours dans cet esprit de transmission, de lien, elle a demandé à l'un des quelques 500 artistes exposés au Crac depuis son ouverture en 1997 de réfléchir à une thématique qui puisse rassembler, célébrer et surtout poursuivre le dialogue. Or, il y pensait depuis longtemps, à la tempête. Pour ce qu'elle revêt d'ambigu : provoquant à la fois inquiétude, terreur, sidération et fascination, provenant d'une nature indomptée ou d'esprits torturés, le phénomène climato-psychologique lui a semblé être une bonne entrée pour réunir les artistes et faire de cette exposition un « événement indéfinissable ». La tempête évoque quelque chose d'assez noble pour échapper à toute catégorisation. Tout est là, dans cet entre-deux entretenu : les choix des œuvres procèdent la plupart du temps de l'induit et de l'ellipse, et les rapports entre elles se découvrent ou s'inventent au fil du parcours. Familial Les premières gouttes commencent à tomber. On est dans la crainte, dans l'incompréhension de ce qui risque d'arriver.

Pour embarquer, en préambule, il y avait d'abord eu cette photographie négative d'un bateau sur vagues argentiques. Avec cette légende inscrite à la main par Marcel Broodthaers : « Chère Petite Sœur, celle-ci pour te donner une idée de la mer pendant la Tempête… ». Belle entrée en matière. Le familier (artistique, fraternel, amical), dans tout ce qu'il comporte de rassurant et émouvant, s'impose d'emblée comme la clé de ce rassemblement en forme d'hommage à celle qui a cru dans les prémisses des talents de chacun des artistes présents dans l'exposition.

Qui est là pour signifier cet instant d'avant le coup de tonnerre ? Jean-Michel Othoniel (Scratch Painting, 1995), avec une toile suggérant une idée de la chambre de Van Gogh, élaborée avec du phosphore, Michel François, qui lui s'attaque au marbre, à coup de vinaigre distillé en goutte à goutte (Time Lapse, 2016-17) formant un trou parsemé d'excroissances minérales, la photographe Florence Paradeis et son poing sur qui tape sur la table du jardin, faisant jaillir le café de sa tasse (Vertement, 2014). Jacques Fournel, dans un Autoportrait photographique (2016) où son visage apparaît en gros plan sur fond vert, la main devant la figure. Dans l'ordre des choses La menace enfle. Mieux vaut en effet se cacher les yeux. Un rideau de pluie (Golden Section, 2009, Ann Veronica Janssens et Michel François) couvre déjà le fond de la première la salle. La feuille de métal miroir entretient le mystère des éléments, et incite à aller voir de l'autre côté. Alors la tempête se déroule dans une linéarité un peu frustrante.

La violence (météorologique, sentimentale), le déluge (Spray 2, 49 secondes de projection d'eau ralentie 2000 fois, Ann Veronica Janssens), le retour sur soi et ses mondes intérieurs (les univers graphytés, étranges et fascinants, de Roland Flexner, LGY 64, 69, 70, 2012), l'envahissement aquatique (Ariane Michel, qui a filmé Hughes (Reip) et les vagues, 2017, lors d'une de ses installations sur une plage d'Audierne), et enfin, le calme qui recouvre tout : Pierre Ardouvin (La Tempête, 2011, un arbre déraciné couché sur un fauteuil en cuir). Yan Pei-Ming, avec ses Fleurs noires des funérailles, souvenir du père de l'artiste (2006) conclut le parcours dans une figuration noire et blanche d'un bouquet brouillé par ce qui pourrait être des gouttes blanches de pluie, muant la nature morte en nymphéas renaissantes.

Anna Zisman 

Le CRAC jusqu'au 11 mars - La Tempête - Centre régional d'art contemporain, Sète