Salle comble à Léo Malet pour "Nuit gravement au salut" (2)

C'est une salle bien remplie qui a accueilli ce vendredi 17 novembre la pièce de théâtre "Nuit gravement au salut".
La salle Léo Malet s'inscrit désormais avec succès dans le paysage culturel entre Gardiole et Mer par sa programmation de qualité. 
Un public enthousiaste a assisté à ce spectacle, mené avec entrain par Ludovic Laroche, Stéphanie Bassibey et Pierre-Marie Durdan.
Le thème est celui d'une réunion de travail entre un responsable d'une maison d'édition et une jeune femme brillante et séduisante. Cette réunion pour signer un contrat d'édition, dérape dès le début sur des propositions douteuses. Cette situation semble bien d'actualité aujourd'hui, et pourtant cette pièce fût tirée il y a presque quinze ans par Ludovic Laroche d'un roman écrit il y a vingt-cinq ans par Henri-Frédéric Blanc. C'était une démarche féministe avant-gardiste pour dénoncer des pratiques désormais révélées au grand jour. Cependant, loin de caricatures abusives, de slogans, les situations sont présentées avec toute la complexité des personnages et des situations. Elle permet de traiter de la question des abus de position dominante en général, sous l'angle d'un de ses aspects emblématiques: le harcèlement sexuel.
On assiste à un tête-à-tête intimiste entre la romancière et l'éditeur, à la table d'un restaurant chic. Ce tête-à-tête est heureusement rythmé par des interventions remarquables du maître d'autel. On est entre personnes qui aiment les lettres. Le niveau de langage donne parfois à penser à du vaudeville. Les dialogues sont parfaitement ciselés entre réflexions sur le sens de la vie, les moyens utilisés pour parvenir à ses fins, et le quotidien, ici le contenu des assiettes et des verres dans un grand restaurant.
Le maître d'autel vient plaquer ses envolées lyriques surréalistes sur ces dialogues.  Il  souligne la distance vertigineuse entre les intrigues intéressées et matérielles de l'éditeur, et la candeur de la romancière, par sa volonté, tel un Cyrano, de célébrer avec humour,  l'élévation des goûts, des mœurs. Mais il ne garde pas sa position de neutralité, et un double jeu ambigu de jalousie envers l'éditeur et de séduction envers la jeune et belle romancière se met en place.
L'éditeur est un homme au pragmatisme désillusionné, obsédé par de nouvelles conquêtes. Le jeu de l'acteur laisse transparaître à ce rôle un coté bon enfant, presque sympathique, alors qu'il est totalement prisonnier de son obsession d'aventures sexuelles, et prêt à tout pour les assouvir. Il est rompu aux tractations humaines, en a roulé plus d'un. Il ne parvient pas à cacher sa fâcheuse tendance à traiter son prochain comme un objet. C'est vraiment le profil du harceleur, celui dont on ne se méfie pas. Celui qui met en confiance.
La romancière, elle, est une artiste pourvue d'un idéal et détachée des manœuvres  matérielles de la réussite. De plus elle avoue ses difficultés du moment: la nécessité de faire opérer son fils. La parution de son roman est primordiale pour elle. Cependant elle ne renonce en rien à son statut de jeune femme et à son pouvoir de séduction. Cela ne fait pas moins d'elle la victime de ce piège. Elle est, malgré elle, plongée dans une situation non désirée. Il s'agit bien d'une violence qui n'est pas que symbolique, très justement décrite par l'auteur, car c'est une tragédie qui se joue.

Le texte nous permet d'éviter deux écueils trop faciles.
Le premier est celui d'une empathie exagérée envers la victime, piège d'un féminisme réducteur.
Le second est celui de la double culpabilisation de la victime. En effet la victime n'a pas toujours la conscience du harcèlement au moment où il se produit, ni de la violence exercée contre elle. Elle se culpabilise. Elle est aidée en cela par tous ceux qui nient l'agression, avec des arguments douteux, du genre "tu as vu comme tu es habillée", "tu aurais pu le voir venir, naïve", "bah! tu en verras d'autres", ou encore "tu en as profité et maintenant tu le condamnes"...

Ce texte replace le féminisme là où est sa vraie place: un combat de tous contre les abus de position dominante et toutes les violences en général.
Au XIIième siècle, les troubadours Marie de Vendatour et Guy d'Ussel, mais aussi près de chez nous, Azalaïs de Porcairagues ne disaient pas autre chose.
Et Louis Aragon, lui, amateur des troubadours, disait: "La femme est l'avenir de l'homme".
Rien n'a changé.

Notons que l'auteur du roman, qui sert d'argument à la pièce, publié chez Actes-Sud, Henri-Frédéric Blanc, a déjà une œuvre conséquente derrière lui. Il s'attache, avec sensibilité, ce qui n'exclut pas son style décapant, à décrire tout ces petits conflits qui font la vie.
Notons aussi que La compagnie du Renard Argenté a tourné trois semaines cet été à Avignon. Son interprétation a été largement remarquée par la critique. La pièce sera jouée à Paris, au théâtre de la Huchette du 16 décembre au 8 janvier 2018.


Bref un théâtre pétillant, spirituel, plein d'humour et de désillusions qui a su faire vibrer le public.
Et qui donne à réfléchir, car ce qui nous est présenté comme une comédie, se termine tout de même par un drame!

René Rispoli