Corrida

Pedreza de Yeltes, souverains en piste

Le cinquième taureau de l’après midi de clôture de la feria aura été le meilleur. Juan Leal a su en tirer parti pour obtenir la faveur du public et sortir par la grande porte. L’ensemble de la course a été d’un bon niveau et cet élevage a fait oublier les anciens seigneurs du plateau de Valras.

Pedreza de Yeltes, souverains en piste

Cet élevage récent puisque présenté à Madrid il y a seulement huit ans a proposé six taureaux, très homogènes de comportement et de robes, superbement armés, et très largement toréables. Très engagés face aux picadors, ils ont permis aux toreroxs, Manuel Escribano, Juan Leal et Roman de s’exprimer.

Déjà présent les années précédentes, Manuel Escribano a déployé en piste tout son savoir-faire de torero engagé  en posant les banderilles et en proposant au public des faenas bien construites et à certains égards spectaculaires. Si son premier s’est révélé peu mobile après la sortie des piques, son second partenaire, appelé de loin avec une charge rectiligne, a pu très largement servir. Les deux conclusions de Manuel à l’épée, malgré son engagement, n’ont pas été concluantes, ce qui l’a sans doute privé de trophées.

L’arlésien Juan Leal a toréé avec beaucoup d’intelligence ses deux adversaires aux comportements très différents. Le premier particulièrement statique ne permettait pas une grande faena. Il manquait visiblement de charge, malgré sa force qui avait dû être émoussée après deux piques tout à fait sérieuses. Le torero arlésien, issu d’une dynastie bien connue dans les ruedos a déployé tout son savoir-faire de tremendiste pour offrir au public des moments d’émotion. En allant chercher le taureau au plus près des cornes, en pesant sur lui, il a été largement plébiscité par le public, parvenant à arracher sur son premier, après l’oreille des gradins, celle de la présidence. (Une performance liée à une épée très sincère) Son estocade a été décisive. Ces deux oreilles à son premier taureau lui permettront, du moins on l’espère, de conclure la temporada avec l’espoir de nouveaux engagements. Cela est d’autant plus vrai qu’il n’a pas laissé passer sa chance face au cinquième taureau de l’après-midi, Joyito, dont on peut penser qu’il aura été le meilleur de la feria. Efficace sur les deux cornes, il passait près du corps avec un incontestable entrain. L’épée,  légèrement de côté, a pu priver l’arlésien d’une deuxième oreille, mais il n’en demeure pas moins que Juan Leal, malgré un nombre de corridas en 2017 assez limité, mérite très largement que les empresas lui donnent des opportunités. Le taureau a été récompensé d’un tour de piste (vuelta) posthume. 

On connaissait moins Roman Collado, que l’on pourrait qualifier de torero celte-ibère, puisque breton par sa mère. Il n’est pas passé à côté de son premier taureau qui avait à la fois de la force et de la charge, et qui suivait la muleta avec beaucoup d’entrain. Ce lot de taureaux de Pedreza, assez homogène de comportement, se caractérisait aussi par ses capacités à charger d’assez loin, aussi bien le cheval que le torero. Cela permettait ces passes que le public apprécie généralement lorsque la muleta attire le taureau qui s’y engouffre après une charge de plus de dix mètres. Cela suppose une maîtrise évidente, mais surtout un incontestable courage. Une oreille à son premier est venue récompenser son engagement, d’autant que la mise à mort a été également très concluante.

Le dernier taureau, redoutablement armé et particulièrement haut a été très vite avisé, et il a très largement pesé sur son adversaire qui a été parfois en difficulté. Il ne permettait assurément pas à Roman de s’investir autant qu’il aurait voulu.

Au moment de conclure sur ces chroniques qui n’ont pas d’autres ambitions que d’amener vers les arènes un public non connaisseur qui voudrait comprendre, pour peut-être apprécier ce qui lui est proposé, il convient de revenir sur un élément fondamental.

Si la corrida est un spectacle à nul autre pareil, c’est qu’il met en jeu des paramètres qui sont difficilement prévisibles. L’acteur principal n’est pas l’homme habillé de lumière qui offre son corps et qui oppose à un animal sauvage son courage et son savoir-faire. Celui qui « décide » de la qualité de ce que le public verra en piste, et des émotions qu’ils pourra en retirer, reste « le toro bravo ». Et c’est dans les secrets de la sélection patiente, pratiquée par des éleveurs qui sont les dépositaires de ce patrimoine génétique, du bos ibéricus que réside la magie de la tauromachie. Les exemplaires de Pedreza de Yeltes sont le résultat d’un travail de sélection particulièrement rigoureux. L’engagement de ces taureaux face à l’acier du picador a démontré tout le bien que l’on pouvait penser de cette démarche. Pour autant la bravoure de ces taureaux, leur caste, ne les rendait pas pour autant intorérables, bien au contraire. Adversaires sérieux ils supposent évidemment une extrême rigueur des toreros. En même temps, et c’est aussi l’une des qualités de cette dernière corrida de la feria, leur homogénéité de comportement qui allait jusqu’au choix du terrain, que l’on appelle la querencia, démontrait l’excellence de cet élevage.

Amené à remplacer les Miuras pour la corrida du 15 août , cet élevage qui n’a présenté que trois corridas en 2017 devrait sans doute revenir fouler le sable du plateau de Valras. On espère tout simplement que les pensionnaires de Miguel Angel Sanchez, l’ancien torero devenu ganadero, sauront rester à ce niveau, même si leurs succès peut amener à répondre à une demande sans cesse plus importante, avec les risques de baisse de qualité que cela peut impliquer. Mais encore une fois, on espère le contraire.

Bruno Modica

Triomphe des caballeros en plaza

Les rejoneadors Pablo Hermoso de Mendoza et Léa Vicens ont offert une très belle prestation appréciée par le  public malgré des taureaux de Bohorquez un peu faibles. Une belle leçon de dressage avec ces chevaux toreros de grande classe.

Le choix de présenter une corrida à cheval a permis de rencontrer un succès incontestable au niveau du public qui a été au moins aussi nombreux que lors de la corrida du 12 août. L’affiche avait tout pour séduire avec deux cavaliers de grande renommée. Le numéro un de la spécialité depuis presque deux décennies, Hermoso de Mendoza et la nîmoise Léa Vicens présente l’an dernier à Béziers aux côtés de Sébastien Castella pour une corrida mixte.

Le public est rarement déçu par une corrida à cheval car il apprécie évidemment, et il a raison, les performances des cavaliers et de leurs montures, toujours superbement présentées, avec une diversité de robes toujours séduisante. Les costumes des caballeros sont également superbes, avec cette jaquette gris acier et or pour Mendoza et la tenue de caballera andalouse pour Léa.

Sortie en triomphe des deux cavaliers, Léa Vicens et Hermoso de Mendoza

La musique qui joue en permanence, sauf au moment de la mise à mort qui se pratique en piste, contrairement à la corrida portugaise, créée sur les gradins une ambiance toujours festive.

Les deux oreilles coupées au même taureau par les deux cavaliers leur ont permis d’ouvrir la grande porte des arènes de Béziers. En quittant le plateau de Valras, il y avait même un air de fête qui contrastait avec certaines sorties lorsque les prestations proposées avaient pu décevoir.

Mais si l’on cherche à éduquer le public, et les lecteurs de ces lignes, il convient de rappeler que la tauromachie à cheval n’est pas une « sous–corrida », et encore moins un spectacle « pour touristes » qui auraient tendance à oublier que la corrida de Rejon, son véritable nom, s’inscrit dans la plus ancienne tradition tauromachique sur l’ensemble de la péninsule Ibérique, Portugal compris.

Mendoza démontre ici que le mouvement du cheval obéit à la même logique que celle de la muleta dans la tauromachie à pied.

Les deux toreros ont proposé bien plus qu’un exercice de dressage de leurs chevaux. Comme dans la tauromachie à pied le taureau reste l’élément central de la corrida. La différence réside dans l’utilisation du cheval comme élément déclencheur de la charge du taureau, au même titre que la cape ou la muleta. On a tendance évidemment à regarder la pose de banderilles, et les figures artistiques qui en découlent. On apprécie forcément l’habileté des cavaliers qui évitent les charges rectilignes de leurs adversaires.

Le cavalier coupe la trajectoire rectiligne du taureau pour s’en approcher au plus près et planter là banderilles, comme élément démonstratif de sa domination.

Et pourtant, la pose d’une banderille vient conclure une série de passes dans laquelle le corps du cheval, parfois sa queue, sert de muleta. Mendoza il y a presque 20 ans a révolutionné la corrida de Rejon.  Avec son dressage particulièrement rigoureux, le pacte fusionnel qu’il entretient avec chacune de ces montures, il est parvenu à donner ce que l’on appelle de ce terme intraduisible « le temple », à cette tauromachie particulière. Les mouvements du cheval s’accordent à la charge du taureau, de la même façon que le frémissement de la muleta et son mouvement horizontal guident la charge dans la corrida à pied.

Mendoza a montré qu’il dominait évidemment cet exercice, avec une incontestable facilité. Mais Léa Vicens qui a incontestablement gagné en assurance depuis l’année dernière, et qui est très présente dans tous les spectacles, a su tirer le meilleur des enseignements de son aîné.

On retrouve tout le travail du cheval qui change de direction sur ses appuis postérieurs pour se rapprocher des cornes et permettre la pose de la banderille à la cavalière.

Le vent qui aurait pu gêner les toreros dans la corrida à pied n’a évidemment pas perturbé les chevaux et leurs cavaliers, même s’il a déclenché une poussière en piste que l’on aurait pu éviter avec des arrosages plus fréquents. Les connaisseurs les plus affûtés de la corrida de Rejon regretteront sans doute la faiblesse des taureaux qui se sont révélés, pour les quatre derniers comme assez peu mobiles. Les chevaux ont dû assumer l’essentiel du travail. Les puristes pourront s’étonner de la distribution plutôt généreuse d’oreilles par une présidence habituellement plus parcimonieuse. Faudrait-il voir une indifférence du Palco, (le balcon de la présidence) à l’égard de cette tauromachie, à moins que cela ne soit une méconnaissance.

Une belle démonstration de géométrie dans l’espace lorsque l’on regarde attentivement les convergences de lignes entre les banderilles, l’armure du taureau et la trajectoire du cheval. Cette composition ne doit rien évidemment au photographe mais tout à la caballera !

Mais peu importe finalement. La fréquentation plutôt positive des arènes pour ce spectacle de tauromachie à cheval a montré qu’il existait à Béziers une demande. Et de ce point de vue la direction des arènes a su anticiper. Peut-être faudra-t-il initier le public, a priori plus familier avec la corrida à pied. Lui montrer que au final la géométrie dans l’espace de la tauromachie à pied se retrouve avec des paramètres supplémentaires dans la corrida à cheval. Et bien entendu, si le taureau reste l’élément déterminant, ce qui suppose une exigence à l’égard des éleveurs, le cheval, plus noble conquête de l’homme, est un torero à part entière.

Bruno Modica

Pedraza de Yeltes : Une comète dans le ciel de la tauromachie

 

Les taureaux de Miuras décevants en 2017 sont remplacés par un élevage qui commence à s’imposer dans les arènes françaises et espagnoles.

La précédente édition de la feria de Béziers avait laissé un peu amer avec la prestation pour le moins décevante des deux élevages les plus prestigieux de la planète tauromachique. Les Victorino Martin et les Miura ont suscité de la part du public une certaine colère tant leurs faiblesses et leurs comportements se sont révélés indignes de leur réputation.

Pour 2018 l’équipe de Robert Margé a fait le choix de bousculer cette tradition de la feria de clôture du 15 août avec les Miura en présentant pour la première fois un élevage récent qui monte, celui de Pedraza de Yeltes.

Ils rencontreront en piste MANUEL ESCRIBANO, JUAN LEAL et ROMAN COLLADO, des toreros engagés et qui ne reculent pas devant les corridas réputées « dures ».

Pour le public qui découvre au fil de ces chroniques la tauromachie, sans être pour autant un lecteur assidu de revues autant spécialisées que confidentielles, il convient de souligner cette forme de divergence qui existe dans la planète des taureaux. Il existe des élevages que les vedettes, que l’on appelle « les figuras del toreo » choisissent de combattre, et qui leur permettent de maintenir leur statut et par voie de conséquence leur nombre de corridas. Les éleveurs répondent à cette demande et par leur patient travail de sélection parviennent à proposer des lots qui répondent aux besoins du spectacle. Un taureau suffisamment fort pour tenir face à de longues séries de passe de muleta, avec une certaine naïveté pour suivre le leurre du torero sans donner de coups de tête. Il n’en demeure pas moins que ces animaux sauvages peuvent avoir des comportements dangereux, mais trop souvent la sélection aboutit à les priver du « piquant » qui suscite l’émotion. On appelle cela la caste.

Et puis il y a les élevages que l’on appelle « de respect », parfois auréolés d’une légende noire comme les Miura, issus de branches qui se sont peu à peu réduites par le simple mécanisme des lois du marché. Ces élevages fournissent beaucoup moins de corridas, leur rentabilité est loin d’être assurée d’autant que les vedettes qui remplissent les gradins des arènes rechignent à les rencontrer. Leurs adversaires qui ne peuvent se permettre de refuser des contrats toréent beaucoup moins et peuvent parfois se révéler dépassés par des taureaux qui supposeraient un bagage technique plus important.

Les trois toreros qui fouleront le sable des arènes de Béziers pour le 15 août ne sont pas les premiers venus. Manuel Escribano a foulé le sable des arènes de Béziers comme novillero avant d’y revenir l’année dernière comme matador de taureaux. Entre son alternative en 2004 et la période actuelle sa carrière a connu une éclipse, mais il s’inscrit désormais dans la lignée des toreros pour les corridas de respect. Il se révèle comme un excellent banderillero, et il aura à cœur de retrouver son public de Béziers, un peu orphelin depuis le 12 août de Juan José Padilla.



Juan Leal fait partie de cette dynastie de toreros arlésiens, issus de l’école taurine de la ville, et qui se révèlent toujours très engagés. Face aux taureaux de Céret, avec des corridas sérieuses, il a pu montrer ses capacités à s’investir devant des adversaires peu commodes.



La découverte pour le public biterrois sera celle de Roman Collado qui a la particularité d’être à la fois Valencian et Breton.  Il a quatre ans d’alternative, et a pu largement séduire le public le 15 août 2017 à Madrid, (Sortie par la grande porte) et a passé la période hivernale en Colombie où il a également triomphé.



Il convient pour conclure de revenir sur les particularités de l’élevage qui fera sa première présentation à Béziers ce 15 août. L’enjeu est d’importance puisqu’il s’agit de remplacer peut-être les mythiques taureaux de Zahariche, les Miura, dans le cœur des biterrois. Cet élevage est tout récent, puisqu’il a été présenté pour la première fois à Madrid en 2010. Considérés comme des adversaires sérieux les taureaux de Pedraza  sont pourtant issus d’une lignée de taureaux plutôt destinés aux artistes qu’aux toreros guerriers. (Juan Pedro Domecq) Ils s’inscrivent pour l’instant dans la lignée de ces sélections pratiquées par Cebada Gago ou Fuente y Imbro, c’est-à-dire des taureaux piquants, qui demandent énormément de rigueur et que leur mayoral, l’ancien torero Miguel Angel Sanchez prépare comme des athlètes.

Les critères de sélection sont impitoyables, et les propriétaires de la ganaderia, les frères Uranga tiennent à ce que leurs pensionnaires soient impressionnants dans les arènes. Mobiles tout en étant extrêmement forts au cheval, ils demandent beaucoup de bagage technique pour être toréés. Pour l’instant les vedettes de la tauromachie sont particulièrement réticents à l’idée de les rencontrer. De plus, la sélection particulièrement drastique ne permet pas pour l’instant de fournir un nombre très important de corridas. C’est dire l’importance que cela peut avoir pour les arènes de Béziers.

Au-delà de l’élevage, l’enjeu est également très important pour le devenir de la feria de la ville de Paul Riquet. La baisse de la fréquentation aux arènes, en partie imputable aux mesures de sécurité inévitables, mais aussi aux prix des places dopés par une TVA abusive, est un phénomène général. Mais il en va de l’avenir de la corrida. Ce spectacle qui suppose évidemment une éducation qui soit accessible au grand public doit retrouver toute son authenticité. Il suppose que les hommes qui ont fait le choix de s’habiller de lumière s’engagent sans calcul, mais aussi qu’ils acceptent de rencontrer des adversaires exigeants. Le public, contrairement à ce que l’on peut en dire avec un certain mépris d’initiés, ne se trompera pas lorsqu’il verra en piste un combat authentique. Et si ce combat comporte, grâce à la valeur de l’homme, une dimension artistique, alors, au-delà du cercle étroit des aficionados détenteurs de vérités absolues, on pourra retrouver ces sensations qui se font malheureusement trop rares par les temps qui courent.

Bruno Modica

Rencontre avec les chevaux toreros !

 

  Corrida de rejon du 14 août pour Léa Vicens et Pablo Hermoso de Mendoza, les deux meilleurs rejoneador du moment.

Beaucoup moins connu que la tauromachie à pied, pourtant plus récente, puisque sa codification remonte au début du XVIIIe siècle, le combat équestre contre les taureaux remonte sans doute à la période de la reconquista. Entrainement militaire pratiqué par les chevaliers il permettait de maîtriser également la population de bovins sauvages. Peu à peu l’exercice a été fixé, organisé sur une place, d’où le nom de Caballeros en plaza que l’on donnait aux aristocrates qui se consacraient à ce loisir. Aristocrates car l’entretien d’une cavalerie n’est évidemment pas accessible, dans cette Espagne du siècle d’or, au commun des mortels. Cette spécialité se développe simultanément en Espagne et au Portugal. Sur la partie ouest de la péninsule Ibérique, la mise à mort publique du taureau est interdite au XIXe siècle.( Ce qui signifie que le taureau est abattu à la sortie des arènes).

Le choix des arènes de Béziers de proposer une corrida de rejon, puisque c’est ainsi que l’on désigne cette spécialité, a été précédé par des spectacles mixtes, les années précédentes, réunissant des toreros à pied et un cavalier.

En proposant pour un Mano à Mano celui qui domine cette spécialité depuis 1989 , Pablo Hermozo de Mendoza et la nîmoise, Léa Vicens, venue à Béziers en 2017, l’équipe de Robert Margé a fait un choix particulièrement pertinent. Le public sera évidemment séduit par la prestance des chevaux et de leurs cavaliers respectifs. Face aux taureaux de l’élevage de Fermin Bohorquez, une grande famille d’éleveurs et de cavaliers c’est en réalité un groupe équestre complet qui se présente. Le cavalier fait littéralement corps avec son cheval, et comme dans la tauromachie à pied il s’agit de proposer au taureau le corps du cheval comme une menace. Cela déclenche une charge particulièrement rapide, et la grâce du cheval fait tout de même parfois oublier le danger que représente un animal de près de 500 kg dont la course au démarrage équivaut à celle d’un cheval au galop.

Le cheval et sa cavalière représentent une menace pour le taureau qui s’élance

Les quatre ou cinq chevaux que les cavaliers présentent pour les différentes phases du combat sont particulièrement entraînés, les spécialistes considèrent qu’un cheval torero atteint sa maturité entre 5 et 10 ans. En dehors de l’activité dans les arènes, l’essentiel du temps d’un rejoneador est consacré à la sélection de ses chevaux, et à leur entraînement. Il s’agit de forcer l’instinct naturel du cheval qui serait de fuir face au taureau et de le conduire à le défier.

Ce spectacle est également un combat, et même si le diamant des cornes a été retiré pour éviter que le cheval ne soit blessé en cas de contact, le danger rôde aussi. La moindre erreur dans la conduite du cheval à pleine vitesse, le mauvais appui sur un changement de direction, et l’accident devient possible, avec toutes ses conséquences.

Mais les deux cavaliers, Léa Vicens et Pablo Hermoso ne sont pas les premiers venus. Léa Vicens a été à bonne école, celle de Angel Peralta, venu pour l’une de ses dernières prestations publiques à Béziers en 1996, et qui avait en son temps révolutionné sa discipline. La tauromachie à cheval a très longtemps été dominée par les Portugais, dont le costume est celui des cavaliers du XVIIIe siècle. Les caballeros de tradition espagnole, avec la révolution de Mendoza au début des années 90 ont renouvelé la spécialité. Le combat est beaucoup plus mobile, les figures inscrites sur le sable des arènes par le mouvement du cheval face aux taureaux de plus en plus proche de la tauromachie à pied.

Face au cheval, le taureau est loin d’être impuissant. Contrairement aux passes servies par un torero à pied qui lui imposent de baisser la tête avec un mouvement de rotation, le taureau de rejon poursuit inlassablement le cheval avec une trajectoire qu’il cherche à rendre rectiligne, tout naturellement. L’art du cavalier sera, comme avec une muleta, de guider sa charge et d’inscrire sur le sable des arènes cette figure de style qui démontrera sa domination face à l’animal sauvage.

Pose de banderilles courtes en pleine course du taureau

La corrida à cheval offre tout naturellement un spectacle plaisant, d’apparence plus accessible à un non connaisseur. On apprécie évidemment la beauté de ses chevaux de race espagnole ou lusitanienne, leur comportement parfois un peu cabotin, car certains ont parfaitement conscience d’être les stars du spectacle tout comme la posture des cavaliers et leur habileté pour poser les banderilles.

Mais en réalité, contrairement à la tauromachie à pied où un homme s’expose face à un taureau pour le dominer, le cheval introduit une troisième dimension. La géométrie euclidienne qui inscrit des figures sur le plan des arènes devient alors celle de Riemann, où le groupe équestre vertical rencontre dans l’espace l’horizontalité de la masse du taureau en mouvement.

Que les choses soient claires, au moment où la corrida devient de plus en plus contestée, et probablement pour les pires des raisons, il faut affirmer, haut et fort, que cette discipline artistique révèle les capacités de l’homme, celui à qui, pour reprendre Pic de la Mirandole, le créateur a donné la maîtrise de la nature. Rares sont les lieux où l’homme cherche à la défier, sans pour autant la défigurer, mais au contraire en la mettant en valeur et en la conservant.

Bruno Modica

 

 

De jeunes pousses prometteuses

 

Un lot remarquable de novillos (taureaux de trois ans) de Robert Margé a permis le triomphe des deux toreros mexicains, El Galo et Diego San Roman. Le Biterrois Carlos Olsina a montré de belles dispositions également.

Les habitués des arènes de Béziers connaissent bien l’élevage de Robert Robert Margé, l’impeccable présentation de ses pensionnaires et leur bravoure. Ils n’ont pas été déçus, et ces novillos, comme leurs congénères âgés de quatre ans et plus sont allés face au cheval du picador avec un incontestable entrain. Deux cavaliers ont même été mis en difficulté, ce qui démontre l’évidence que cet élevage situé sur les rives de l’Aude peut largement figurer dans tous les cartels.

Sérieux par leurs armures, les novillos accompagné par leur Majoral Olivier Margé l’ont également été par leur comportement. Leur noblesse n’était pas dénuée de piquant et la moindre approximation de leurs adversaires n’était jamais dénuée de conséquences.

Le Majoral des Monteilles, Olivier Margé confiant dans le comportement de ses pensionnaires

 

Les amateurs qui ont décidé de passer leur fin d’après-midi sur les gradins des arènes de Béziers n’avaient aucune raison d’être déçus. Ils pourront même dire aux absents, toujours trop nombreux, qu’ils seront passés à côté d’une belle soirée de taureaux.

Les trois novilleros présents au cartel se sont très largement exprimés, ils ont offert au public un beau spectacle, en même temps que de l’émotion. Car les novillos des Monteilles suivant inlassablement la muleta exigeaient de leurs adversaires de la rigueur et du sérieux.

Le coup de cœur du public et des connaisseurs, pour une fois d’accord, est allé au plus jeune dans le métier de ces novilleros. Diego San Roman a fait ses débuts en novillada piquée en janvier 2018 mais il a montré, notamment sur son premier taureau un sens de la domination particulièrement étonnant. Toréant contre les barrières  sur à peine 1 m² il a littéralement subjugué son adversaire en déployant un répertoire de passes qui s’imposaient aux novillo. Une belle estocade lui a permis d’obtenir un incontestable trophée. Un deuxième, celui que seule la présidence peut accorder n’aurait sans doute pas été indécent.

Une entame à la cape qui pèse d’emblée sur le taureau.

Une démonstration de domination imposant sa volonté au novillo contre les barrières. Le risque est évident en cas d’erreur !

 

Mais dans l’ordre d’entrée dans la profession, il convient de citer en premier le Franco mexicain « El Galo », l’un de ces toreros banderillero et au riche répertoire de cape qui séduisent toujours. Contrairement à Diego, malheureux à la mise à mort sur son deuxième taureau, il a été particulièrement efficace au moment de l’estocade, et le public a su reconnaître son engagement, son sens du combat, et aussi sa capacité à très vite comprendre les comportements de ses adversaires. Les deux oreilles obtenues étaient largement méritées.

Une belle passe de pecho (de poitrine) pour le torero franco-mexicain, El Galo

Carlos Olsina est l’enfant du pays, et il a commencé les novilladas piquées il y a tout juste un an. Il est issu de l’école taurine de Béziers Méditerranée, et son répertoire technique est incontestable. Il a pu servir de très belles séries de passe de la main droite, et de la main gauche, particulièrement à son second Toro, exceptionnel puisque gratifié d’un tour de piste posthume. Sa malchance au moment de la mise à mort l’a privé d’une oreille que son public lui aurait volontiers accordée.

Le torero biterrois a un incontestable bagage technique. Une belle sortie d’une série de passes qui ont pesé sur le taureau.

Au moment de conclure sur ce retour consacré à cette soirée du 13 août, il est possible d’exprimer plusieurs souhaits. La novillada avec picadors ne doit pas être envisagée comme une « sous–corrida », bien au contraire. Si le passage de trois à quatre ans pour un taureau de combat n’a rien d’anodin, il n’en demeure pas moins que les novillos sont de vrais adversaires, plus mobiles que leurs aînés, disposant peut-être de moins de force, mais de plus de charge, et en tout cas capables d’offrir au public, pour autant qu’ils trouvent des toreros à leur mesure, de belles sensations. Reste aux organisateurs de spectacles taurins à programmer ces novilladas et aux éleveurs de fournir des spécimens de qualité.

Autre élément non négligeable qui pourrait retenir l’attention du public, celui du prix des places. Plus accessibles que les corridas formelles les novilladas piquées peuvent partir à la conquête d’un nouveau public. L’enjeu est simple, il en va du maintien de la tauromachie !

Bruno Modica

Les Miura, la légende noire

 

Les amateurs de corrida éprouvent toujours une sensation particulière à l’évocation du nom de cet élevage dont l’ancienneté de présentation aux arènes de Madrid remonte à 1849. Si la plupart des taureaux présentés en corrida sont issus de divers croisements réalisés au fil des sélections, mais aussi des changements de propriétaires des élevages, les taureaux de Miuras sont issus d’une encaste ( une branche spécifique de la race des taureaux de combat) originelle, dont les origines remontent probablement à une sélection opérée dans les terres d’un monastère d’Andalousie.

La présentation des taureau de Miura est toujours particulière. Ils sont tout simplement plus grands, plus haut, plus longs, et plus armés que leurs congénères. Sur la balance les Miura accusent en général 100 à 150 kg, voire plus que les autres spécimens qui sont présentés en corrida.

Mais c’est leur comportement qui est sensiblement différent. Lorsqu’un taureau de Miura entre en piste, dans ce couloir (callejon) où se réunissent les professionnels, le silence s’installe. Car qu’avec ce type de taureaux tout peut arriver. Malgré leur masse ils peuvent se révéler très mobiles, et parfois sauter dans la contre piste, ce qui déclenche évidemment la panique que l’on peut imaginer.

Face au cheval, lorsqu’ils s’engagent face au picador, les murs ont souvent tendance à rechercher les parties hautes du groupe équestre, et beaucoup de biterrois se souviennent de séances de piques mémorables, ou les chevaux et le picador ont été mis en difficulté, même si les chevaux sont protégés par un caparaçon, ce qui leur évite de très graves blessures.

Face au torero, le comportement du Miura est également très différent. Ces taureaux de tous les superlatifs sont aussi considérés comme plus « intelligents », que tous les autres. Malgré leur taille et leur longueur, il se retournent, comme des chats, après la passe. Pour le matador, il n’y a pas de place à l’improvisation. La muleta doit être présentée avec la plus grande rigueur, et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, un torero qui chercherait à prendre ses distances face aux cornes, se mettrait en danger. En effet, la vision périphérique du taureau lui permettrait de comprendre que l’adversaire ne se situe pas dans la muleta qui lui est proposée, mais dans la silhouette immobile qui se trouve à côté. On imagine évidemment la suite.

Si l’on parle de légende noire à propos des Miura, c’est que leur histoire a été jalonnée par de très nombreux accidents et blessures, dont la mort en piste, en 1947, de Manolete, le torero du siècle.

Un des six redoutables adversaires que Rafaellillo et Juan Bautista vont devoir affronter. Cette robe grise, cette tête large, et ces cornes largement déployées, sont la caractéristique des pensionnaires de la ganaderia de Zahariche.

Le public d’une Miurada, puisque même l’élevage donne son nom au spectacle, est à la recherche de sensations fortes. Il s’agit véritablement d’un combat, et Stéphane Fernandez Méca, un torero français qui les a souvent combattus parlait tout simplement lorsqu’il rentrait en piste « de faire la guerre ».

Le public doit avoir conscience que les toreros ne pourront pas, sauf exception rarissime, se livrer à un toreo artistique. Mais cela donne encore plus de valeur à ce spectacle. Parvenir, par son courage d’abord, par sa science et son pouvoir a peser sur le taureau pour le guider dans ses trajectoires, est en soi une performance. Celle-ci offre au public des sensations à nulles autre pareilles.

Il faut aller voir une corrida de corrida de Miura, car il s’agit sans doute de la tauromachie la plus authentique, celle dont l’origine remonte au fond des âges, le combat de l’homme face à la nature sauvage. Et parfois, dans ce combat, comme à plusieurs reprises dans la longue histoire des présentations de cet élevage dans les arènes de Béziers, il peut y avoir des moments magiques. C’était le cas l’an dernier, avec le triomphateur de l’édition 2016 de la feria, Rafaelillo, sorti en triomphe face à ces taureaux. Il sera évidemment présent pour ce 15 août, accompagné pour un mano à mano, (deux toreros au lieu de trois), par Jean-Baptiste Jalabert, Juan Bautista. Ce torero arlésien a toujours été présent dans les grands moments. Rigoureux, fondamentalement honnête et très respectueux de son public, il est très apprécié par les biterrois, plus qu’en Arles parfois diraient certains esprits taquins. Et a la particularité, tout comme son partenaire Rafaellillo de ne jamais reculer devant ses adversaires.

Les adieux d'un grand d'Espagne

En faisant son dernier paseo dans la cité de Paul Riquet Juan José Padilla a mis un terme à une histoire d’amour qui avait commencé il y a 22 ans. À ses côtés, Antonio Ferrera et Juan Bautista ont également triomphé.

En cette soirée du 12 août, deuxième journée de la feria, Juan José Padilla avait déjà expédié, le matin même à Dax, deux taureaux dans notre monde. Il faisait également ses adieux au sud-ouest. Mais il était attendu avec une certaine impatience à Béziers. Le maestro de Jerez qui a combattu tous les taureaux, des Miura aux Valdefresno, des Cebada Cago et autres élevages réputés difficiles était opposé ce soir, avec ses compagnons de cartel à un lot plus qu’honorable de Nunez del Cuvillo.

Juan José Padilla a fait toute sa carrière avec cette réputation de torero « qui se joue la peau ». On se souvient de sa période pendant laquelle il se présentait à genoux devant le toril au moment où un taureau de Miura sortait au grand galop. On se souvient aussi des terribles blessures qui sont autant de cicatrices sur son corps. On ne peut pas oublier cette terrible rencontre qui l’a rendu borgne le 7 octobre 2011 à Saragosse. J’ai toujours dans la mémoire l’image de cet homme qui se relève le visage en sang et dont les premiers mots sont adressés à son impresario : « tu ne m’en annules aucune ! ». Une leçon de courage et une leçon de vie pour cet homme qui a tout donné pour sa passion, et qui s’est livré au regard du public, comme aux cornes des taureaux, sans calcul, avec cette générosité qui le caractérise. José Padilla c’est cette star de la tauromachie qui a occupé à plusieurs reprises la première place du classement, et qui a toujours un mot aimable pour ceux qui le croisent, areneros, valets de cheveaux, photographes et tant d’autres, croisés dans le patio de caballos, ce corridor de la peur dans lequel il plaisante toujours.

Torero athlétique il a souvent suavé des après midi de l’ennui... Ce n’était pas le cas de ce 12 août !

 

Ses adieux à Béziers ont été largement la hauteur du plaisir mais aussi du frisson qu’il a su transmettre pendant deux décennies à ce public. Une nouvelle fois blessé en juillet dernier, il a encore été bousculé la veille du 12 août, assez sévèrement, pour toréer le lendemain matin, et terminer sa journée à Béziers.

Le fin torero Padilla montre son savoir-faire dans cette naturelle épurée

La carrière de Juan José Padilla elle s’est faite à la pointe de l’épée mais aussi en exposant son corps aux cornes de ses adversaires. Son registre a été celui  de ces toreros guerriers, pour qui la corrida est un combat, et qui se livre totalement face au danger. Cela lui a permis d’ouvrir les portes de toutes les arènes, et rares ont été les corridas où il n’a pas séduit. Il a bien souvent, même avec des adversaires peu coopératifs, sauvé de l’ennui bien des fins d’après-midi.

Mais beaucoup ignorent, sauf de rares aficionados que Juan José Padilla est surtout un très fin torero, parfaitement capable de maîtriser tous les tercios. Élégant à la cape, diaboliquement habile aux banderilles et capable de peser sur ses adversaires à la muleta. Lorsque l’on regardera les vidéos qui ont pu être filmées, les photographies qui ont été prises, indépendamment de celles où il a pu être blessé, on comprendra peut-être qu’il aura été , pendant trois décennies, l’un des grands toreros de sa génération.  

Il suffisait pour s’en persuader d’assister à ses deux faenas du 12 août. La première traduit sa totale maîtrise du toreo le plus classique, et le plus puriste des membres du Tendido 7 de Madrid n’y aurait sans doute rien trouvé à redire. Alterner les séries, sans longueur, offrir des naturelles très épurées, tout y était. L’oreille demandée, après l’estocade concluante, était amplement méritée. Sur son deuxième adversaire qu’il a choisi de banderiller, il a offert au public ce qu’il attendait de lui, et après une estocade tout aussi concluante les gradins unanimement réclamaient plus que leur trophée, (une oreille) mais également la deuxième. Cette attribution appartient au président de la course, et force est de constater qu’à trop vouloir « faire de Béziers une arène sérieuse », on oublie parfois que la corrida est aussi une fête. On pourrait débattre à l’infini sur l’attribution du deuxième trophée pour José Padilla, mais est-il nécessaire de priver le public, celui qui paye ses places sans billets de faveurs, du plaisir de voir sortir, pour une dernière fois, « son torero » par la porte grande.

Padilla s’est offert le luxe d’un deuxième tour de piste, avec une ovation très largement méritée, sous la bannière des pirates, qui est devenu aujourd’hui son emblème. On sait quel en a été le prix.

Ce drapeau est devenu son emblème - Il en a payé le prix 

Ses compagnons de cartel ont été particulièrement investis, et même s’il a été mal servi à son second Toro, Antonio Ferreira qui a atteint maintenant une certaine maturité a montré qu’il maîtrisait également, notamment de la main gauche, parfaitement son art. Une belle estocade et une pétition majoritaire du public lui ont permis d’obtenir une oreille.

Avec maturité le torero a su imprimer son talent sur la corne gauche de son adversaire

On sait tout le bien qu’il faut penser de Juan Bautista, toujours sérieux et exigeant avec lui-même. Avec presque 20 ans d’alternative il semble avoir atteint une certaine sérénité, et il imprime sa marque dans toutes les grandes arènes, notamment au moment de la mise à mort, en pratiquant le Récibir. Contrairement au volapié, le plus souvent pratiqué, lorsque le torero s’engage entre les cornes, en déviant la tête du taureau de la main gauche, le recibir suppose de déclencher la charge du taureau qui vient alors rencontrer l’épée. Sur son deuxième adversaire, cette estocade, parfaitement portée, est à inscrire dans les annales.

La naturelle est la passe apparemment la plus simple, mais avec la main gauche les cornes passent très près du corps.

Au final cette corrida de Nunez del Cuvillo a bien tenu toutes ses promesses. À l’exception du cinquième, tous les taureaux ont pu servir, et même s’il manifestaient quelques faiblesses sur la fin, les toreros ont pu s’exprimer très largement. On notera deux chutes de la cavalerie, heureusement sans gravité, ce qui montre que la pique reste l’élément indispensable pour déterminer la bravoure du taureau de combat. Et pour cet après-midi de toros, les pensionnaires de Nunez del Cuvillo n’en manquaient assurément pas.

Bruno Modica

La Miurada de toutes les questions

De la longue histoire de la présentation de la ganaderia de Miura à Béziers, il ne faudra certainement pas retenir celle du 15 août 2017. Deux pensionnaires de Zahariche (le lieu d’origine de cet élevage), remplacés, un troisième impropre au combat, et expédié rapidement par Juan Bautista et trois taureaux de réserve utilisés, dont le second a été renvoyé dans les corrales après quelques minutes.

On retiendra pourtant de cette Miurada trois moments forts. Le premier adversaire du torero de Murcie, l’un des spécialistes du combat contre cet élevage, Rafaelillo, s’est comporté parfaitement comme un Miura particulièrement dangereux, cherchant l’homme très rapidement, et se retournant comme un chat. Le maestro de Murcie a livré un combat court mais courageux, et s’il n’a pas obtenu de trophée à son premier taureau, le public a très largement ovationné cette première prestation.

Toute la quintessence du combat contre les Miura dans cette sortie de passe exécutée par Rafaelillo

Alternant avec Rafaelillo, Juan Bautista a très vite tiré le meilleur de son adversaire, lui aussi parfaitement dans le morphotype de cet élevage, avec de larges cornes, et cette longueur qui en fait la caractéristique essentielle. On connaît déjà la rigueur du torero arlésien, son sens de l’engagement, et dans cette confrontation nécessairement courte, tant les toros de Miura apprennent vite les règles du jeu, il a pu servir quatre séries de passes, et après une estocade très engagée, obtenir le premier trophée de l’après-midi.

Avec le deuxième taureau, on pouvait espérer que cet élevage tiendrait toutes ses promesses, et ferait oublier la corrida de la veille, avec ses Victorino Martin particulièrement décevants. Cela n’a pas été le cas hélas, preuve que les corridas, même avec des élevages prestigieux, ne remplissent pas toujours leurs promesses.

Pour le troisième taureau qui accuse une faiblesse majeure au niveau des antérieurs, le président de la corrida, Michel Daudé, sort pour la première fois le foulard vert demandant le remplacement du taureau. C’est donc le quatrième, toujours de l’élevage de Miura qui se présente à la sortie du toril, face à Rafaellillo, qui touche d’ailleurs un bon partenaire. Toujours très investi, engagé au plus près des cornes, le matador de Murcie a livré, comme d’habitude dirait-on, un combat courageux, allant chercher le Miura sur ses deux cornes, y compris la gauche particulièrement dangereuse.  Le torero obtient un trophée largement mérité malgré un premier échec à l’épée.

Le Seigneur aux pieds nus

C’est à partir du quatrième combat de Juan Batista que la situation a commencé à devenir confuse. Un problème de communication entre la présidence et les corrales a très largement entaché le déroulement du combat, le premier torero de remplacement qui a été attribué à Rafaelillo n’a pas transmis de grandes émotions, tandis que le second, attribué à Juan Batista a été, lui aussi, remplacé.

Le dernier taureau de la feria, issu de l’élevage de José Cruz de Salamanque a permis à Juan Bautista de montrer l’immense respect qu’il éprouve pour le public biterrois

Quelque part, c’est le troisième «sobrero », (le terme qui désigne les taureaux de réserve), qui a permis au torero arlésien de se montrer comme un grand seigneur. Face à un spécimen de la ganaderia de José Cruz, de Salamanque, il a voulu offrir au public, avec la générosité qu’on lui connaît, une sorte de spectacle de rattrapage, pour compenser la déception de l’après-midi.

Son combat a été exemplaire, et le taureau présentait de nombreuses qualités. Parfaitement coopératif, il a permis à Juan Bautista de « toréer le public », pieds nus, et exigeant la musique, pourtant une prérogative de la compétence du président de la corrida. Le public l’a évidemment suivi, et la faena très complète, malheureusement conclue par un échec au «recibir », lorsque l’épée portée dans le mouvement de la charge taureau, a enflammé le public. Très logiquement, et malgré un conflit ouvert avec la présidence, Juan Bautista a obtenu sa deuxième oreille de l’après-midi.

Les taureaux de Miura étaient superbement armés, mais seuls trois exemplaires sur six se sont révélés aptes au combat. Une remise en question majeure pour un élevage prestigieux

Il faut avoir l’honnêteté de dire que cette feria 2017 n’a pas été un grand cru. Les élevages pourtant prestigieux, de Nunez del Cuvillo à Miura en passant par Victorino Martin n’ont pas été à la hauteur de leur réputation. Même les Garcia Gimenez du 13 août ne se sont pas montrés exceptionnels. Difficile dans ce cas de faire porter une quelconque responsabilité aux toreros, pas plus que l’organisation de ces spectacles taurins. Les secrets de la corrida se trouvent dans cette sélection patiente à laquelle se consacrent les éleveurs pendant de longues années. Mais la vérité, et la réussite, se trouvent dans ces moments où le savoir des hommes se confronte à la sauvagerie de l’animal. Le taureau de corrida est un animal de combat, et les éleveurs savent que les décisions de croisement qu’ils prennent auront des conséquences sur plusieurs années. Ce qui fait de la corrida un spectacle unique, c’est qu’il n’y a aucune certitude. Il faut savoir l’accepter. Exiger le contraire serait signer à l’arrêt de mort de la tauromachie de tradition espagnole. Au-delà de la perte d’un patrimoine culturel, et des sensations esthétiques extraordinaires qu’il apporte, cela constituerait une atteinte majeure à la biodiversité, et à l’environnement. Il ne faut jamais oublier que les élevages de taureaux de combat sont des conservatoires de nature sauvage, ce que les « animalistes » et autres pseudos écologistes auraient tendance à oublier. En matière de préservation de la nature, un éleveur de taureaux a infiniment plus de mérite qu’un « écolo - bobo » enfermé dans sa bulle de certitudes d’enfant gâté dans un monde pasteurisé.

Bruno Modica

Bruno Modica est agrégé d'Histoire enseignant au lycée Henri IV de Béziers. Passionné de corridas, il intervient souvent aux arènes en tant que photographe taurin et fait profiter Béziers-Infos de sa vaste culture sur le sujet.

 

Novillada avec Picadors - Promesses tenues par la ganaderia des Monteilles

Pour cette Novillada avec picadors, ou des taureaux de moins de quatre ans sont combattus par des toreros qui n’ont pas encore pris l’alternative, qui leur permet de combattre des adversaires de quatre ans et plus, le public, malheureusement trop peu présent en fin de matinée, a pu voir un excellent spectacle, dont les pensionnaires de la ganaderia de Robert Margé étaient les acteurs principaux.

C’était déjà le cas lors des deux spectacles sans picadors, et notamment celui du 13 août, ou les becerros, (deux ans) se sont révélés aussi particulièrement intéressants.

Alors que la faiblesse des taureaux, pourtant issus d’élevage prestigieux, a été largement soulignée, les protégés du majoral Olivier Margé n’ont absolument pas déçu. Pour la novillada avec picadors, Ces taureaux qui affichaient tout de même entre 450 et 470 kilos, (très proche du poids de taureaux adultes de quatre ans et plus), se sont largement engagés face à l’acier du picador et ont largement permis aux novilleros de s’exprimer. Dans cette alchimie que représente le combat de l’homme face aux taureaux, la question fondamentale réside dans la capacité de l’homme à imposer sa volonté à son adversaire qui reste un animal sauvage, un combattant, en tenant compte de son potentiel. Au-delà des sensations esthétiques que le spectacle peut offrir, le public doit tenir compte des capacités du taureau, et des possibilités du torero à lui « servir » la faena adaptée. Cela est question d’expérience, de capacités techniques, de courage aussi.

Robert et Olivier Margé, avec Didier Lacroix. Le ganadero Robert Margé et son fils Olivier, le Majoral de l’élevage avec Didier Lacroix, personnalité majeure du monde de l’ovalie

Les taureaux de la ganaderia des Monteilles permettaient tous, très largement, de répondre aux attentes du public. Globalement, les trois novilleros, et particulièrement, Carlos Olsina,  le jeune biterrois qui se présentait pour la première fois au public, ainsi que Adrien Salenc, le jeune nîmois, non pas vraiment démérité. Ils ont obtenu chacun un trophée à leur deuxième novillo.

On espérait mieux du jeune vénézuélien, Jésus Enrique Colombo, qui a pourtant deux ans d’expérience dans le métier, en novillada piquée qui nous a semblé en dessous de ses adversaires. On aurait pu attendre une tauromachie un peu plus fleurie, notamment dans ce répertoire de passe de capote qui est la marque de fabrique des toreros latino-américains.

Jesus Enrique Colombo du Vénezuela s’est révélé comme un bon banderillero

Carlos Olsina n’a pas été très heureux à son premier taureau, mais n’a pas laissé passer sa chance face à son second adversaire. Il a servi une tauromachie rigoureuse, laissant suffisamment d’espace au novillo pour qu’il puisse déployer sa charge, et lui servir en alternance des «redondo », et des naturelles, (passes de la main gauche) bien inspirés.

  
Le novillero biterrois a pu montrer son savoir-faire pour la première fois en public face à des taureaux de plus de trois ans. On lui souhaite le meilleur pour la suite de sa carrière.  

Porté par son public, Carlos a obtenu son premier trophée. Un événement qui comptera pour l’avenir

 

Porté par son public, il a très logiquement obtenu de la présidence une oreille, la première de sa carrière de professionnel. Il lui reste maintenant à parcourir ce chemin difficile, celui qui conduit vers l’alternative, le moment où tout commence vraiment. On espère pour lui, comme pour les autres toreros biterrois qui ont succédé à Sébastien Castella, Tomas Cerqueira qui se rétablit d’une sévère blessure, et Cayetano Ortiz, qu’ils pourront entreprendre une carrière, et que les différentes arènes, en France, comme en Espagne, ouvriront leurs portes à ces toreros français. Ces derniers sont loin de faire pâle figure, pas plus que les élevages tricolores, à l’image de celui de Robert Margé qui a fourni, il faut le dire, les meilleurs adversaires de toute la feria.

Bruno Modica

Bruno Modica est agrégé d'Histoire enseignant au lycée Henri IV de Béziers. Passionné de corridas, il intervient souvent aux arènes en tant que photographe taurin et fait profiter Béziers-Infos de sa vaste culture sur le sujet.

 

Les Miura, la légende noire

Les amateurs de corrida éprouvent toujours une sensation particulière à l’évocation du nom de cet élevage dont l’ancienneté de présentation aux arènes de Madrid remonte à 1849. Si la plupart des taureaux présentés en corrida sont issus de divers croisements réalisés au fil des sélections, mais aussi des changements de propriétaires des élevages, les taureaux de Miuras sont issus d’une encaste ( une branche spécifique de la race des taureaux de combat) originelle, dont les origines remontent probablement à une sélection opérée dans les terres d’un monastère d’Andalousie.

La présentation des taureau de Miura est toujours particulière. Ils sont tout simplement plus grands, plus haut, plus longs, et plus armés que leurs congénères. Sur la balance les Miura accusent en général 100 à 150 kg, voire plus que les autres spécimens qui sont présentés en corrida.

Mais c’est leur comportement qui est sensiblement différent. Lorsqu’un taureau de Miura entre en piste, dans ce couloir (callejon) où se réunissent les professionnels, le silence s’installe. Car qu’avec ce type de taureaux tout peut arriver. Malgré leur masse ils peuvent se révéler très mobiles, et parfois sauter dans la contre piste, ce qui déclenche évidemment la panique que l’on peut imaginer.

Face au cheval, lorsqu’ils s’engagent face au picador, les murs ont souvent tendance à rechercher les parties hautes du groupe équestre, et beaucoup de biterrois se souviennent de séances de piques mémorables, ou les chevaux et le picador ont été mis en difficulté, même si les chevaux sont protégés par un caparaçon, ce qui leur évite de très graves blessures.

Face au torero, le comportement du Miura est également très différent. Ces taureaux de tous les superlatifs sont aussi considérés comme plus « intelligents », que tous les autres. Malgré leur taille et leur longueur, il se retournent, comme des chats, après la passe. Pour le matador, il n’y a pas de place à l’improvisation. La muleta doit être présentée avec la plus grande rigueur, et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, un torero qui chercherait à prendre ses distances face aux cornes, se mettrait en danger. En effet, la vision périphérique du taureau lui permettrait de comprendre que l’adversaire ne se situe pas dans la muleta qui lui est proposée, mais dans la silhouette immobile qui se trouve à côté. On imagine évidemment la suite.

Si l’on parle de légende noire à propos des Miura, c’est que leur histoire a été jalonnée par de très nombreux accidents et blessures, dont la mort en piste, en 1947, de Manolete, le torero du siècle.

Un des six redoutables adversaires que Rafaellillo et Juan Bautista vont devoir affronter. Cette robe grise, cette tête large, et ces cornes largement déployées, sont la caractéristique des pensionnaires de la ganaderia de Zahariche.

Le public d’une Miurada, puisque même l’élevage donne son nom au spectacle, est à la recherche de sensations fortes. Il s’agit véritablement d’un combat, et Stéphane Fernandez Méca, un torero français qui les a souvent combattus parlait tout simplement lorsqu’il rentrait en piste « de faire la guerre ».

Le public doit avoir conscience que les toreros ne pourront pas, sauf exception rarissime, se livrer à un toreo artistique. Mais cela donne encore plus de valeur à ce spectacle. Parvenir, par son courage d’abord, par sa science et son pouvoir a peser sur le taureau pour le guider dans ses trajectoires, est en soi une performance. Celle-ci offre au public des sensations à nulles autre pareilles.

Il faut aller voir une corrida de corrida de Miura, car il s’agit sans doute de la tauromachie la plus authentique, celle dont l’origine remonte au fond des âges, le combat de l’homme face à la nature sauvage. Et parfois, dans ce combat, comme à plusieurs reprises dans la longue histoire des présentations de cet élevage dans les arènes de Béziers, il peut y avoir des moments magiques. C’était le cas l’an dernier, avec le triomphateur de l’édition 2016 de la feria, Rafaelillo, sorti en triomphe face à ces taureaux. Il sera évidemment présent pour ce 15 août, accompagné pour un mano à mano, (deux toreros au lieu de trois), par Jean-Baptiste Jalabert, Juan Bautista. Ce torero arlésien a toujours été présent dans les grands moments. Rigoureux, fondamentalement honnête et très respectueux de son public, il est très apprécié par les biterrois, plus qu’en Arles parfois diraient certains esprits taquins. Et a la particularité, tout comme son partenaire Rafaellillo de ne jamais reculer devant ses adversaires.

Au-delà du mérite, et du courage des hommes, (car tous les toreros n’affrontent pas les Miura), la qualité du spectacle dépendra, comme toujours, et cela s’est vérifié le 14 août, du comportement des taureaux, et de ce point de vue, rien n’est jamais certain.

L’alchimie d’une corrida repose certes sur les éléments que l’on met en présence, les taureaux et les toreros. Pour la transmutation, il n’y a pas de pierre philosophale qui marche à tous les coups, et c’est ce qui fait tout l’intérêt de la tauromachie, qui va au-delà du spectacle, car cette proximité avec le danger interpelle tout un chacun. Dans un monde aseptisé, ou dans nos pays développés, on recherche le risque zéro, la tauromachie nous rappelle à tous, à notre condition de mortels. Le sacrifice du taureau en piste, cet animal symbole de force brute, opposée à la diligence de l’homme, nous interpelle toujours quelque part.

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Bruno Modica

Bruno Modica est agrégé d'Histoire enseignant au lycée Henri IV de Béziers. Passionné de corridas, il intervient souvent aux arènes en tant que photographe taurin et fait profiter Béziers-Infos de sa vaste culture sur le sujet.

 

Le 15 août : la journée des toros - Novillada piquée

Journée de clôture de la feria de Béziers, le 15 août permet de découvrir deux spectacles tauromachiques qui ont chacun leur particularité. En fin de matinée, c’est une novillada piquée, de l’élevage de Robert Margé qui sera opposée à trois jeunes toreros, des novilleros en fait, dont le jeune biterrois qui débute ce jour même dans la discipline, Carlos Olsina.

Les novillos sont des taureaux ayant passé trois ans, parfois proche de quatre, mais ne sont pas considérés comme des taureaux adultes. Légèrement plus petits en gabarit que leurs aînés, ils sont surtout différents par le comportement en piste. Un novillo se montre beaucoup plus mobile, et peut permettre, relativement souvent, de livrer une tauromachie plus spectaculaire.

Les toreros sont originaires d’Amérique du Sud, avec le Vénézuélien, Jésus Enrique Colombo, âgé de 20 ans, de Nîmes, avec Adrien Salenc. Carlos Olcina, natif de Béziers et un pur produit de l’école taurine de cette ville.

On peut espérer beaucoup de cette novillada, surtout après l’épisode que l’on peut qualifier de calamiteux du retour des Victorino Martin de la veille. Avec les taureaux de l’élevage de Robert Margé, sur lesquels veille son Majoral, qui n’est autre que son fils, Olivier Margé, on peut avoir une certitude pour ce qui concerne la magnifique présentation de ce bétail. Issu d’une sélection qui a commencé il y a maintenant 25 ans, associant des taureaux piquants comme les Cebada Cago, et des partenaires propices à l’expression artistique, comme les Santiago Domecq et les Nunez del Cuvillo.

Le mayoral, Olivier Margé verra combattre ses taureaux en piste. De leur comportement dépendront les sélections futures de l’élevage.

Présentés en novillada avec picador, les pensionnaires de la ganaderia des Monteilles ont rarement déçu. On peut supposer que face à de telles adversaires, le jeune biterrois qui commence effectivement sa carrière de professionnel aura tout à prouver ce qui devrait motiver ses partenaires de cartel également.

Cela peut donner un très beau spectacle, et dans la longue histoire des corridas du 15 août, la novillada du matin a très souvent été un grand moment de tauromachie.

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Bruno Modica

Bruno Modica est agrégé d'Histoire enseignant au lycée Henri IV de Béziers. Passionné de corridas, il intervient souvent aux arènes en tant que photographe taurin et fait profiter Béziers-Infos de sa vaste culture sur le sujet.