Le ciel languedocien vire à l'orage

Nous nous prenions ces derniers temps à scruter le ciel afin qu’il devienne définitivement bleu à l’approche de  l’été, n’encombre pas de pluie les manifestations viticoles qui fleurissent partout, ne ruine pas les efforts à la vigne d’un coup de grêle. Les cieux instables restaient cléments, épargnant jusque là le Languedoc-Roussillon de catastrophes comme celles connues en Bourgogne, Val de Loire, Bordelais, Cahors, Beaujolais… C’est un séisme de toute autre nature qui secoue aujourd’hui le landernau viticole. La concurrence de dates  entre les deux grands salons professionnels se tenant à Montpellier, Vinisud et Millésime Bio, conduit ce dernier à déménager … à Marseille.

 

Thierry Julien, Trésorier de Sudvinbio et fondateur de Millésime Bio s’exprime :« Nous regrettons cette situation. C’est contraints et forcés que nous avons pris notre décision ». Il poursuit sans détours:
Vinisud ? « Nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Il n’était pas question de se mélanger à eux, nos concepts sont totalement différents ». Il évoque l’incompatibilité entre un salon régional, Vinisud, et un salon international en vins biologiques, ainsi que l’impossibilité à juxtaposer deux salons sur un même lieu, au Parc des Expositions.Pas question de perdre son identité, ni de brouiller le message vis-à-vis des acheteurs de vins biologiques.La région LRPM ? « Elle a tout fait pour sauver les meubles », mais parmi les organisateurs du parc des Expositions ou du salon Vinisud, « nous n’avons pas trouvé les interlocuteurs pour s’entendrela situation s’est rapidement bloquée. »
Le choix surprenant  de Marseille? « Cela aurait pu être Milan ou Barcelone. La PACA, très riche en vins biologiques, possède une grande région viticole avec la Vallée du Rhône, et de grands vins bio.  Rester dans l’arc méditerranéen, dans l’accueil méditerranéen et dans une tradition viticole est très important pour nous. N‘oublions pas non plus que Marseille est la 2e ville de France, dotée d’un très grand aéroport international."
Est-ce à dire que ce départ symbolise une ambition plus grande ? Thierry Julien le confirme : « Marseille sera un tremplin,  une plate-forme importante pour que Millésime Bio devienne de plus en plus international».Il conclut : « nous ne partons pas de gaieté de cœur. Je faisais partie de ceux qui ont fait venir Millésime Bio à Montpellier, avec le soutien de Georges Frèches. Nous y reviendrons peut-être un jour ».

   

Sudvinbio, organisateur de la manifestation, l’a annoncé après son conseil d’administration du 13 juin, sans attendre la fin du délai demandé par Carole Delga pour trouver un compromis. De quoi mettre en colère  la présidente de la région LRMP, qui  s’était déplacée à Mauguio célébrer les 10 ans de la marque Sud de France.


En cause : la multiplicité de salons pour les acheteurs professionnels, à l’agenda de plus en plus chargé entre Londres, Montpellier, Düsseldorf, et l’Italie, dans un laps de temps très court. Le premier à dégainer, Vinisud a positionné le salon des vins de la Méditerranée à la même date que Millésime Bio, alors que « 77 % de nos exposants sont contre ce rapprochement et que le créneau de fin janvier est occupé depuis 25 ans par Millésime Bio », explique Sudvinbio.
Si le salon a pris une ampleur internationale aujourd’hui, les vignerons en agriculture biologique ont longtemps bataillé seuls, depuis le Mas de Saporta, puis le Narbonne de leurs débuts, où ils n’étaient qu’une poignée, méprisée.  Le souvenir s’en est-il ravivé à l’occasion du coup de force de Vinisud ?

La profession navigue entre désarroi, colère et détermination. L’intérêt économique des vignerons doit être préservé : les salons font venir grand nombre d’acheteurs, qu’ils soient importateurs, cavistes ou restaurateurs et génèrent une part importante d’affaires pour les producteurs. Les salons alternatifs, force vive des vins nature et autres accolée à Millésime Bio, prendront-ils l’aspiration d’un Vinisud sans bannière biologique, ou suivront-ils le chemin de Marseille ? De nombreuses questions se posent dont, non des moindres, celle d’une région reprenant le chemin de ses vieux démons, renvoyant une image de division qui ne peut que nuire aux vignerons.

Si l’on peut regretter qu’un terrain d’entente n’ait pas été trouvé, on peut par-dessus tout craindre que l’ancienne région LR ne pâtisse de sa fusion avec Midi-Pyrénées en termes viticoles. Outre ce qui s’apparente à une absence de soutien au principal salon bio – et à la principale région bio - de France, filière qui a été un élément moteur du renouveau des vins du Languedoc-Roussillon, ces dernières semaines voient les projets de création de vignobles bio ou des colloques professionnels majeurs se délocaliser dans le Sud-Ouest (Gers, Tarn). Les prochaines manifestations, oenotouristiques ou artistiques, festivalières ou champêtres risquent se dérouler sous un ciel vraiment obscurci.

Florence Monferran